Chapitre I

Accessible par une route en lacets qui serpentait à flanc de colline, le monastère de Santa María dominait une vallée boisée de Galice, la région la plus verte d’Espagne, à quelques miles de Saint-Jacques-de-Compostelle.

D’un regard las, Werner engloba les environs. Cerné par une forêt dégarnie de hêtres et de châtaigniers, le pied de la colline était nimbé d’un voile de brume venu de l’Atlantique. Cet endroit isolé semblait avoir été prédestiné à accueillir un jour en son sein le sanctuaire du Feu. Érigé en 936 par les bénédictins sur le site d’un temple romain consacré au dieu du feu Vulcain, le monastère de Santa Maria avait entièrement brûlé à trois reprises au cours des années suivantes. Après le dernier incendie survenu en l’an 1010, les religieux s’étaient avoués vaincus et avaient renoncé à reconstruire le monastère dans ce lieu maudit que les flammes ne cessaient de ravager.

Werner se retourna. La lueur rougeâtre de l’aube baignait un calme paysage de pelouses et de bosquets où les ruines éparses de l’ancien monastère se découpaient en silhouettes tragiques, murs massifs aux pierres taillées dans le granit, colonnes tronquées, voûtes en berceau incomplètes et ébauches de portiques semblables à de la dentelle pétrifiée. À l’entrée du cloître, où des moines encapuchonnés s’étaient jadis promenés, se dressait une haute croix de fer, et au centre de la cour un grand arbre aux feuilles vert émeraude, jumeau de celui qui poussait en Écosse sur le sanctuaire de l’Eau.

Une dizaine de silhouettes fébriles s’agitaient autour des ruines, retournant chaque pierre, écartant les lourdes traînes de lierre enroulées autour du fût des colonnes. En vain jusqu’à présent.

En proie à une inquiétude croissante, Werner supervisait les recherches du sanctuaire du Feu. Voilà cinq jours qu’il était sur les lieux, mais les fouilles n’avaient encore abouti à aucun résultat probant. Et Lady Killinton qui arrivait aujourd’hui… Il n’osait imaginer sa fureur lorsqu’elle constaterait l’absence d’avancée… Seule consolation au milieu de ce fiasco : le temps était moins rigoureux en Espagne qu’en Angleterre, et Werner, qui supportait de plus en plus mal le froid avec l’âge, savourait intensément la douceur du climat ibérique.

D’un pas lourd, il fit volte-face et se dirigea vers sa voiture, se disposant à regagner l’ancienne demeure seigneuriale dans laquelle il avait établi le quartier général du Cercle du Phénix et où devait déjà l’attendre son chef. Lady Killinton le rejoignait avec quarante-huit heures de retard sur le plan prévu ; peut-être était-elle au courant de sa trahison, surtout maintenant que le vol de son carnet avait dû avoir lieu. Il allait devoir jouer serré…

 

*

 

D’une humeur massacrante, Angelia allait et venait nerveusement dans la salle du pazo. L’amertume, la déception et la colère se mêlaient dans ses veines en un cocktail explosif. Elle ne s’était certes pas attendue à disparaître ainsi de la mémoire de Cassandra. Que sa sœur essaie de la tuer, passe encore, mais qu’elle l’oublie ! Voilà une situation face à laquelle elle se retrouvait désarmée. Elle pouvait lutter contre la haine ou la rancœur, mais l’oubli… Il n’y avait rien à faire contre une telle horreur.

Elle ruminait sombrement ces pensées lorsque Charles Werner entra d’un pas hésitant dans la pièce. Ravie de pouvoir déverser sa fureur sur une victime expiatoire, Angelia fondit sur lui toutes griffes dehors.

— Alors ? demanda-t-elle d’un ton brusque sans même le saluer.

— Le travail avance, madame, répondit Werner d’une voix dépourvue de la moindre once d’enthousiasme.

— Comment ça, le travail avance ? rugit Angelia en se rapprochant dangereusement de son second. Ne me dites pas que vous n’avez pas encore trouvé le sanctuaire ?

— Cela ne saurait tarder, assura Werner d’un ton où perçait une confiance qu’il était loin de ressentir en réalité.

— Les recherches ne vont pas assez vite ! Le temps nous est compté, que diable !

Angelia recommença à arpenter la chambre dans un bruissement rageur de taffetas tandis que Werner en profitait pour s’asseoir.

— Je dois être rentrée à Londres la semaine prochaine ! Lady Carlson marie sa fille, et si je ne suis pas présente à la cérémonie, elle ne me le pardonnera jamais.

Werner ferma les yeux, accablé. Que pouvait-il répondre à cela ?

— Et le mercredi suivant, j’ai le ministre de l’Intérieur à dîner…

Werner se redressa sur sa chaise et haussa un sourcil goguenard.

— Vraiment ? Je ne doute pas que vous n’ayez des choses fort intéressantes à lui révéler sur les origines de la criminalité à Londres…

La jeune femme le foudroya du regard, les yeux étincelants.

— Épargnez-moi vos pathétiques traits d’esprit, Werner. Ils n’amusent que vous.

Essayant de se rattraper, Werner rassembla son courage pour émettre une idée qu’il espérait judicieuse.

— Pourquoi ne pas utiliser la voyante ? Cette Dolem en sait manifestement beaucoup sur le sujet. Nous pourrions tenter de la faire parler, en recourant à la torture si nécessaire, et…

Il s’arrêta net. Angelia venait de retirer une des aiguilles qui retenaient ses abondantes boucles noires. L’aiguille à cheveux, en bon métal et mesurant plus de six pouces, était décorée à son sommet d’un croissant de lune en argent fin serti de perles et de rubis. Les pointes, anormalement aiguisées, brillaient de manière inquiétante.

— Vous êtes un sinistre imbécile, murmura Angelia d’une voix sourde. La pierre philosophale ne peut être obtenue par une voie indigne. Il est hors de question de porter la main sur Dolem.

Werner tiqua. Tant de délicatesse était plutôt surprenant de la part d’une femme qui n’hésitait pas à trucider son prochain, à commencer par Thomas Ferguson, pour arriver à ses fins.

Angelia continuait à arpenter la pièce d’une démarche rapide. Fasciné, Werner suivait des yeux les oscillations alarmantes de l’aiguille qui se balançait au rythme des pas de la jeune femme. Le point culminant de la crise était proche, et son impuissance à l’endiguer le remplissait d’effroi.

— Votre incompétence me lasse profondément, savez-vous… Une fois de plus, je vais devoir prendre moi-même les choses en main.

Bien que régulièrement englouti par ce torrent de reproches depuis cinq ans, Werner n’était jamais parvenu à s’habituer aux accès de furie de son chef. Au prix d’un effort surhumain, son visage demeura impassible, mais les crispations nerveuses de ses mains sur la table venaient démentir son calme apparent.

Angelia s’immobilisa soudain près de lui, raide et menaçante. Sous l’étoffe de la robe, on sentait tous ses muscles tendus à l’extrême. Inconsciemment, Werner se recroquevilla sur son siège.

— Mais madame…, hasarda-t-il d’une voix faible, conscient de son audace.

— Pas un mot ! siffla la jeune femme, déchaînée.

Elle esquissa un mouvement rapide et l’aiguille fendit les airs en lançant des reflets argentés avant de se ficher dans la main droite de Werner avec un craquement sinistre.

Livide, celui-ci resta un moment pétrifié de stupeur. Puis, d’un geste vif, sans réfléchir, il arracha l’aiguille qui clouait sa main à la table. Il ne put retenir un cri de douleur tandis que le sang jaillissait de la plaie et se mettait à couler sur ses doigts et son poignet. De sa main indemne, il s’empressa de sortir un mouchoir de sa poche et l’appliqua tant bien que mal sur la blessure, soucieux de stopper au plus vite l’hémorragie, mais pas au point d’oser quitter la pièce de son propre chef pour aller trouver un médecin.

— Qui eut cru qu’une simple aiguille à cheveux puisse constituer une arme aussi redoutable ? lança Angelia d’un ton féroce. Eh bien, ne restez pas planté là, sortez vous soigner. Vous allez mettre du sang partout !

Werner se leva aussi dignement que possible, le cœur débordant de haine.

— Et n’oubliez pas, poursuivit la jeune femme d’une voix pétrie de menaces, c’est moi qui ai fondé le Cercle du Phénix, et vous êtes à mes ordres. Un sous-fifre, rien de plus. Ne l’oubliez jamais, Werner ! Sortez maintenant, et préparez-vous. Nous partons pour le monastère dans une demi-heure.

Werner fila sans demander son reste. Demeurée seule, Angelia, à qui son coup d’éclat avait rendu sa sérénité, s’approcha de la fenêtre et contempla le spectacle du lever du soleil sur les collines avoisinantes. Un sourire étira lentement ses lèvres lorsqu’elle imagina la tête que ferait son lieutenant s’il apprenait qu’elle n’avait plus le carnet en sa possession. La terrifiante épée de Damoclès s’était volatilisée voilà trois jours, le malheureux était libre désormais, et il n’en savait strictement rien ! C’était à mourir de rire.

En dépit des propos excessifs qu’elle venait de tenir à rencontre de Werner, Angelia devait reconnaître que celui-ci l’avait bien servie. Il avait dirigé le Cercle d’une main de fer, faisant preuve d’une rare intelligence couplée à une fourberie démoniaque. En outre, c’était lui qui avait enrôlé l’assassin dans l’organisation, et Angelia n’avait toujours eu qu’à se féliciter de ce choix. Naturellement, elle ne se faisait aucune illusion quant à la motivation profonde qui avait présidé au recrutement du garçon aux cheveux blancs : Werner se souciait fort peu des intérêts du Cercle du Phénix. Non, ce qu’il voulait en réalité, c’était avoir le jeune homme en permanence sous la main. Malgré tous ses efforts pour la dissimuler, sa passion pour ce garçon crevait les yeux. Les activités du Cercle constituaient dès lors un prétexte idéal à leurs coupables rencontres… Décidément, ce Werner n’était qu’un vieil hypocrite. Du reste, il n’avait jamais appelé le jeune homme autrement que « l’assassin « : bien sûr, il était plus commode de ne pas donner de nom à son péché. Cela lui aurait conféré une réalité trop difficile à assumer pour un bon père de famille tel que Werner. Peut-être ce dernier aurait-il été bien avisé de donner une de ses filles en mariage à son amant. Au moins, il aurait eu le garçon à demeure pour satisfaire le moindre de ses caprices… Le sourire d’Angelia s’élargit à cette pensée délicieusement immorale.

Mais peu importaient les sentiments de Werner. Le jeune homme était doué, aucun doute là-dessus : il avait la mort dans le sang. Nul ne le surpassait dans l’art de tuer… hormis elle-même, bien entendu. Angelia ne l’avait rencontré qu’une seule fois, mais elle avait compris au premier coup d’œil que tout comme elle il souffrait d’un profond déséquilibre intérieur…

Son départ avait sans doute bouleversé Werner au-delà de toute raison, au point qu’il avait trouvé le courage de tenter de s’extraire à son tour de la toile tissée par le Cercle du Phénix. Mais Angelia ne pouvait blâmer le jeune homme pour sa désertion : entre Lord Ashcroft et Werner, le choix était vite fait ; à sa place, elle n’aurait pas hésité une seconde. Pauvre Charles… Rien n’était plus douloureux que de voir son amour ainsi rejeté…

Elle était bien placée pour le savoir.

 

*

 

Angelia ne croyait pas en Dieu, qu’elle jugeait beaucoup trop manichéen à son goût. Toutefois, l’alchimie renvoyait directement à quelque chose de supérieur, de divin, de sacré, et par conséquent il était impossible de s’y intéresser sans se préoccuper en même temps de la religion. Le lien entre les deux concepts était étroit. D’abord parce qu’au cours des siècles, tous les ordres religieux – templiers, bénédictins, dominicains, jésuites, franciscains – s’étaient intéressés à l’alchimie. Et ensuite parce que les adeptes eux-mêmes avaient fourni une interprétation proprement alchimique du christianisme en multipliant les analogies spirituelles : ils comparaient par exemple le travail du Mercure lors du processus transmutatoire à la Passion du Christ, et la pierre philosophale au Christ lui-même ; ou encore assimilaient la Trinité chrétienne du Père, du Fils et du Saint-Esprit au Soufre, au Sel et au Mercure.

Le choix de ce monastère pour y dissimuler le Triangle du Feu n’avait donc rien de surprenant, et il apparaissait d’autant plus adéquat que la plupart des religions considéraient le feu comme l’emblème le plus expressif de la divinité. En effet, le feu constituait le trait d’union entre le monde matériel et le monde spirituel. Impondérable, insaisissable, toujours mouvant, il possédait toutes les qualités des esprits ; mais sa nature était également matérielle puisque l’on pouvait éprouver sa clarté et sa chaleur. En outre, la haute vertu purificatrice du feu prouvait son origine spirituelle et sa filiation divine. Il n’était rien moins que la manifestation physique de la pureté, et voilà pourquoi Dieu se révélait toujours aux hommes sous une apparence ignée, comme lors de la remise du décalogue où le buisson-ardent et l’embrasement du Sinaï matérialisaient sa présence. Et saint Paul n’écrivait-il pas dans son Epître aux Hébreux que Dieu était un feu dévorant ?

Angelia reporta son regard sur le monastère. Les débris de l’ancien cloître reposaient à la pâle clarté d’un soleil poudré. L’immobilité du paysage et le silence religieux qui l’enveloppait créaient une étrange atmosphère d’irréalité.

D’un pas décidé, Angelia, suivie de Charles Werner et de quelques hommes du Cercle, passa près de l’arcade et s’immobilisa à côté d’une pierre tombale presque enfouie sous les ronces. La jeune femme fronça les sourcils dans une expression d’intense concentration, son regard balayant à plusieurs reprises le paysage de ruines qui s’étendait devant elle. Ses compagnons l’observaient sans oser souffler mot.

Comme saisie d’une inspiration subite, Angelia se dirigea vers la chapelle. Relativement épargnée par les incendies successifs, elle se dressait bravement au milieu des décombres du monastère, et ses vitraux rescapés luisaient sous la caresse des rayons du soleil.

Angelia s’arrêta devant l’entrée et entreprit d’examiner les fines ciselures du porche et les pierres travaillées.

— La Vierge Marie, la crèche avec l’Enfant Jésus, les rois mages, saint Jean-Baptiste, saint Michel combattant le dragon…

Angelia se raidit légèrement.

— Le dragon, répéta-t-elle avec lenteur. Un des symboles du feu en alchimie…

Elle se pencha vers le motif sculpté et ne tarda pas à découvrir entre les pattes du monstre un petit triangle gravé à sommet supérieur qui confirma son intuition.

— Avez-vous fouillé cette chapelle ? aboya Angelia en se tournant vers ses hommes.

— Bien entendu, madame, répondit Werner, rempli d’appréhension. Mais nous n’avons rien trouvé.

À ces mots, la jeune femme éprouva une envie frénétique de se jeter sur son second pour le secouer, le frapper, le lacérer de ses ongles, le déchiqueter et éparpiller au vent ses débris. Elle y résista ; d’ailleurs, il n’y avait pas de vent.

— C’est que vous avez mal cherché, se contenta-t-elle de rétorquer durement. Le Triangle est là, à portée de main, j’en suis convaincue. Venez.

L’intérieur de la chapelle brillait par sa simplicité austère : un autel de marbre constituait son seul ornement, avec les deux statues, identiques au premier abord, qui l’encadraient. Chacune figurait un homme revêtu d’un manteau, la musette au côté, coiffé d’un large chapeau orné d’une coquille, et tenant un livre à la main. Mais le livre de la statue de droite était fermé, tandis que celui de la statue de gauche était ouvert.

— Des pèlerins se rendant à Saint-Jacques-de Compostelle, commenta Angelia, facilement reconnais sables à la coquille fixée sur leurs chapeaux. Le livre est d’abord fermé, car il ne peut être ouvert, c’est-à-dire compris, sans révélation préalable. Seul Dieu, par l’intercession de saint Jacques, accorde à ceux qu’il en juge dignes le trait de lumière indispensable pour le traduire et le mettre en œuvre…

Saint-Jacques-de-Compostelle, où avaient été découvertes les reliques de saint Jacques le Majeur au IXe siècle, était au Moyen Âge le plus grand centre de pèlerinage d’Europe après Rome. Mais le chemin de Compostelle, qui correspondait symboliquement à la Voie lactée, était également une allégorie de la route à suivre pour réaliser le Grand Œuvre. Les alchimistes l’avaient utilisée pour voiler la préparation de la Matière première, appelée mercure commun. Le mot « Compostelle » pouvait d’ailleurs se décomposer en campus stellae, « champ de l’étoile », mais également en compos stellae, « maître, possesseur de l’étoile », celle-ci apparaissant à la surface de la matière traitée et indiquant la réussite des travaux concluant la première étape de l’Œuvre. Le pèlerinage à Saint-Jacques présentait donc un caractère obligatoire pour tous les alchimistes… au figuré du moins. Il s’agissait là en effet d’un voyage purement symbolique, et celui qui désirait en tirer profit ne pouvait quitter son laboratoire ne fût-ce qu’une minute. L’adepte devait surveiller en permanence son ouvrage, sous peine d’échouer dans l’accomplissement du Grand Œuvre. Pour les alchimistes, Compostelle n’était pas située en terre espagnole, mais dans la matière même de la pierre philosophale. Et le chemin qui y menait était long, fatigant, semé d’embûches et de périls. Un rude voyage en vérité, que seuls quelques rares élus comme Nicolas Flamel ou Cylenius avaient pu mener jusqu’à son terme.

Rien d’étonnant, donc, à ce que ce dernier ait dissimulé un Triangle dans un des sanctuaires romans jalonnant le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

— Nous devons trouver une étoile, déclara soudain Angelia.

Interloqué, Werner la fixa d’un œil rond.

— Une étoile ?

— Vous ne savez pas ce que c’est ? fit Angelia d’un ton menaçant.

— Si, si, bien sûr, marmonna Werner, qui se mit à examiner fébrilement les alentours.

La jeune femme s’agenouilla et scruta les dalles avec minutie.

— Cette chapelle étant romane, murmura-t-elle, il est fort possible qu’il y ait une crypte dessous. Généralement, l’escalier qui descend aux cryptes s’ouvre devant le maître-autel et passe sous lui…

Ses doigts glissèrent sur le sol jusqu’à ce qu’ils rencontrent une aspérité insolite. Angelia approcha sa lampe puis se redressa, triomphante.

— Voici l’étoile qui indique le chemin, regardez !

Werner se pencha à son tour devant l’autel. Une des dalles comportait une petite étoile gravée en son centre, difficile à déceler sans un examen attentif à cet endroit précis.

Angelia fit un signe à ses hommes et les pioches s’abattirent sur les dalles dans un roulement de tonnerre. Elles ne rencontrèrent rapidement que du vide, et une ouverture béante s’ouvrit bientôt au pied de l’autel.

Werner dirigea la lumière de sa lanterne vers le trou obscur, révélant des marches de pierre usées qui descendaient vers les profondeurs peu engageantes de la crypte. Prenant d’office la tête du petit groupe, Angelia s’enfonça sans hésiter dans le passage, relevant à deux mains sa cape d’hermine pour éviter qu’elle ne traîne par terre. Les autres la suivirent avec un total manque de motivation.

Une atroce odeur de renfermé leur sauta à la gorge aussitôt qu’ils se furent engagés dans l’escalier. À pas mesurés, ils descendirent une vingtaine de marches avant de sentir de nouveau le sol ferme sous leurs pieds. Angelia leva alors sa lampe et une arche de pierre émergea des ténèbres au-dessus de leurs têtes. On y lisait cette inscription sculptée : Igne Natura Renovatur Integra.

— « La nature est intégralement renouvelée par le feu », traduisit la jeune femme. INRI, le Feu symbolisé par le Dragon…

Werner, qui n’y comprenait goutte, tenta désespérément de prendre un air pénétré, mais déjà Angelia s’avançait vers de nouvelles marches. Peu rassuré, Werner lui emboîta le pas et s’aperçut avec horreur que les marches n’étaient plus en pierre mais en bois, et branlantes par-dessus le marché. Comble de l’épouvante, l’escalier s’enfonçait dans un gouffre plongé dans un noir d’encre et semblait ne devoir jamais finir. Et de fait, la descente, ponctuée d’angoissants craquements et gémissements, s’avéra interminable. Werner, qui aurait donné cher pour se trouver dans son lit à Londres, avait l’impression d’errer depuis des heures dans ce lieu sinistre, et commençait à désespérer de sortir un jour de ce cauchemar lorsque enfin le petit groupe atteignit le bas des marches. Devant eux s’ouvrait un étroit boyau à l’extrémité duquel resplendissait une vive lueur qui, par contraste, rendait les ténèbres ambiantes encore plus obscures. La vue de cette chaude clarté remonta le moral de Werner qui se sentit soudain comme libéré d’un poids. Ce fut d’un pas plus vif qu’il marcha vers la brillante lumière à la suite de ses acolytes.

Parvenus sur le seuil d’une vaste salle dallée, ils se figèrent et clignèrent des yeux, éblouis. Tout le long des murs, dans des vasques de pierre ciselées, brûlaient d’immenses feux aux longues flammes rougeâtres qui léchaient le plafond. La pièce illuminée baignait dans une chaleur à la fois apaisante et mystérieuse.

— Nous sommes bien dans le sanctuaire du Feu, le plus important de tous, murmura Angelia.

Ce n’était pas sans raison que l’alchimiste était parfois appelé « philosophus per ignem », c’est-à-dire « philosophe par le feu ». Les diverses opérations ayant lieu pendant le Grand Œuvre pouvaient se ramener à une seule, la cuisson, car tout se faisait par le feu. En effet, la Matière une fois préparée, la cuisson seule pouvait la changer en pierre philosophale.

Le cours des réflexions d’Angelia fut interrompu par Werner. Son second contemplait d’un air effaré les vasques enflammées.

— Comment un tel prodige est-il possible ? Depuis quand ces feux brûlent-ils ?

— Probablement depuis des siècles, rétorqua Angelia avec agacement. Rien d’extraordinaire à cela : ce sont des lampes perpétuelles.

Sans se donner la peine d’expliciter cette énigmatique notion, elle se dirigea vers le fond de la salle et examina avec soin une porte de pierre creusée dans la paroi.

— Je suppose que nous devons franchir cette porte pour progresser dans le sanctuaire, dit Werner en la rejoignant.

Angelia lui décocha un regard mauvais.

— Naturellement, à moins que vous ne voyiez une autre issue !

La voûte de pierre sonore amplifiait ses paroles et sa voix résonna encore plus désagréablement que d’habitude aux oreilles de Werner.

La jeune femme laissa courir ses doigts sur la pierre teintée de rouge par les flammes inextinguibles. Se faisant, de la poussière vola et un peu de couleur apparut sur la porte. Angelia sortit un mouchoir et entreprit d’en épousseter la pierre. Un dessin en forme de spirale se dévoila alors aux yeux des visiteurs.

— Qu’est-ce donc ? demanda Werner en collant presque son nez à la porte pour mieux voir.

Angelia l’écarta sans ménagement et se pencha sur le motif. La spirale se divisait en soixante-trois cases numérotées, pierres équarries disposées avec art, dont chacune abritait un dessin. Dans les cases 6 et 12 étaient représentés des ponts, dans la 26 et la 53 une paire de dés, dans la 31 un puits, dans la 42 un labyrinthe, dans la 58 la mort. Toutes les neuf cases apparaissait en outre une oie. Au centre de la spirale, la dernière case, plus grande que les autres, semblait figurer le jardin d’Éden avec ses fontaines, ses lacs et ses prés verdoyants baignés de soleil.

— Un jeu de l’oie, lâcha enfin Angelia.

— Un jeu de l’oie, répéta Werner en écho d’un air indécis. Ce jeu qui consiste à lancer les dés et avancer d’autant de cases que de points obtenus, le gagnant étant celui qui arrive le premier à la dernière case ? Je suppose que je ne dois pas me montrer surpris de cette découverte…

— Certes pas, confirma Angelia d’un ton hautain. Ce jeu possède une haute valeur symbolique, et sa présence ici n’est sûrement pas le fruit du hasard. Depuis l’Antiquité, l’oie est considérée comme un animal divin au caractère bénéfique qui accompagne les âmes dans leur voyage vers l’au-delà. Son parcours en forme de spirale montre que le jeu de l’oie renferme une signification initiatique. Il symbolise le long et difficile voyage intérieur menant à la Connaissance parfaite, représentée par le paradis à la case 63. De plus, le jeu de l’oie constituerait un recueil des principaux hiéroglyphes du Grand Œuvre, car dans sa spirale se trouveraient décrites les étapes de la fabrication de la pierre philosophale. Et en effet, plusieurs cases du jeu font référence à des thèmes alchimiques, à l’instar de cette ruche (elle désigna la deuxième case du doigt) qui figure la Matière première de l’Œuvre.

— Parfait, épilogua Werner d’un ton sarcastique. Où sont les dés que nous commencions à jouer ?

— Pour l’amour du Ciel, il ne s’agit pas de lancer des dés ! vociféra Angelia. Regardez, les cases ne sont pas scellées entre elles, ce qui signifie qu’elles doivent s’enfoncer si on appuie dessus.

Pour prouver ses dires, elle posa sa main sur la première case et donna une légère poussée ; la pierre s’enfonça imperceptiblement.

— Que vous disais-je ? jubila Angelia. Il suffit de presser les bonnes cases, et la porte s’ouvrira.

« Plus facile à dire qu’à faire », songea Werner. Soixante-trois cases, et aucun indice. Même si l’intuition de sa patronne était juste, elle aurait besoin d’une sacrée dose de chance pour identifier les cases ayant le pouvoir de déclencher le mécanisme d’ouverture.

La même pensée dut traverser l’esprit d’Angelia car elle fronça les sourcils.

— Je crains que nous n’ayons droit qu’à un seul essai, dit-elle gravement. La moindre erreur pourrait nous fermer définitivement les portes du sanctuaire.

— Pourquoi ne pas aller chercher des explosifs et faire sauter la porte ? proposa Werner. Ce serait plus simple.

Angelia le jaugea avec mépris.

— Ce serait surtout le plus sûr moyen de ne jamais obtenir le Triangle du Feu. Cylenius a sans doute prévu une parade à ce genre d’entrée en force.

— Très bien. Alors sur quelles cases faut-il appuyer ?

Au grand ravissement de Werner, Angelia parut hésiter. Pour la première fois depuis son arrivée en Galice, elle ne semblait pas certaine de la direction à prendre. Elle ferma les yeux et se concentra.

— Peut-être la case de la mort…, marmonna-t-elle. En alchimie, la mort est fondamentale. Mais en réalité toutes les cases ont un rôle à jouer dans le processus alchimique, alors comment savoir ?

Elle rouvrit les yeux et s’approcha de nouveau de la porte.

— Cylenius a probablement laissé un indice à notre intention. Il suffit de le trouver…

Werner réprima un soupir. Cette femme ne doutait vraiment de rien.

Angelia scruta les cases comme si elle voulait s’imprégner de chaque détail. Lorsqu’elle parvint à la dernière, ses yeux s’agrandirent sous l’effet de la surprise.

— Le soleil, souffla-t-elle.

— Le soleil ? s’enquit Werner sans conviction.

— Le soleil dans la case 63 est représenté par une étoile à six branches, deux triangles équilatéraux entrelacés représentant les deux mondes, terrestre et divin. C’est le sceau de Salomon, le signe distinctif du Grand Œuvre. Et regardez bien, le chiffre cinq a été peint en son centre. Il est minuscule mais lisible.

Elle inspira profondément, les mains sur les hanches.

— Je comprends. Le contenu des cases n’a pas d’importance, seul le résultat final compte. Il faut actionner cinq cases, la 1, la 2, la 3, la 4 et la 10.

— Et pourquoi celles-ci en particulier ? interrogea Werner, la curiosité en éveil car il avait cru naïvement qu’il suffisait d’appuyer sur la cinquième case du jeu.

Angelia soupira d’exaspération et son lieutenant recula prudemment d’un pas.

— Dix est le nombre complet de l’Œuvre. Il représente la synthèse parfaite, l’Absolu.

Werner ne voyait pas très bien le rapport entre le chiffre dix et l’alchimie, mais Angelia se chargea de l’instruire d’un ton condescendant.

— La pierre philosophale a pour principes les nombres un, deux, trois et quatre. Or un plus deux plus trois plus quatre font dix !

Elle jeta un regard triomphant à son second qui écarquilla des yeux médusés, se demandant visiblement de quoi elle parlait. Angelia se retint de le frapper ; l’instant était trop crucial pour perdre sottement son sang-froid. Elle réussit à poursuivre d’une voix presque calme :

— Le chiffre un correspond à la Matière première, le deux au rebis, union du fixe et du volatil, le trois aux principes Soufre, Mercure et Sel, le quatre aux éléments Terre, Air, Eau et Feu. La pierre philosophale résultant de la somme de toutes ces composantes, son nombre est donc dix. Avez-vous compris ?

Werner acquiesça. Déjà, Angelia appuyait ses mains sur la pierre chaude. Retenant son souffle, elle pressa la première case, puis la seconde, la troisième, la quatrième. Toutes s’enfoncèrent silencieusement sans opposer de résistance. Avant d’enclencher la dernière pierre, Angelia fit une pause et un doute parut la traverser. Mais son hésitation fut de courte durée ; d’un geste qui sonnait comme un défi, elle pressa la dixième case.

Werner espérait qu’Angelia s’était trompée, d’abord parce qu’il souhaitait ardemment en finir avec cette quête ridicule et pouvoir rentrer chez lui, et ensuite parce qu’il se réjouissait d’avance de la déconfiture de sa patronne. Mais à son grand désappointement, un cliquetis se fit entendre et la porte pivota sur ses gonds.

Angelia, qui n’avait pas le triomphe modeste, exultait.

— Vous voyez, ne vous l’avais-je pas dit ? Parfois, mon génie me surprend moi-même.

Consterné, Werner suivit Angelia dans une nouvelle salle tandis que, sur les ordres de la jeune femme, les sbires du Cercle les attendaient près de l’arche de pierre.

La pièce suivante se révéla entièrement nue, à l’exception notable d’éclatantes fresques murales qui figuraient une multitude de dragons, de taille et de couleur variées et figés dans des postures diverses, quoique toutes menaçantes. Leurs yeux sombres braqués sur l’entrée, ils semblaient avoir été placés ici à dessein pour défendre le Triangle de Cylenius contre les intrus. Si la présence de créatures cracheuses de feu était aisément explicable dans ce sanctuaire, il n’en allait pas de même des ciseaux, flèches, glaives, lances, faux, haches, marteaux et autres armes peu rassurantes qui parsemaient également les fresques et dont Werner avait peine à saisir la justification, à moins qu’elles ne fussent pareillement destinées à décourager les visiteurs éventuels, ce qui ne semblait guère plausible à la réflexion.

Angelia remarqua son air perplexe et s’empressa une fois de plus d’étaler son savoir.

— Sont-ce les représentations d’armes qui vous troublent ? Ignorez-vous que tous les instruments pouvant produire une blessure symbolisent le feu ? Une des figures de Basile Valentin met en scène un chevalier combattant à l’épée deux lions, un mâle et une femelle, ce qui signifie que c’est par le feu qu’il faut fixer le volatil.

Werner s’abstint de demander des explications sur cette phrase sibylline. Il ne savait pas qui était Basile Valentin et s’en moquait royalement.

Angelia se détourna et examina les fresques sous le regard interrogateur de son lieutenant. Que diable cherchait-elle ? Il paraissait évident que cette pièce était un cul-de-sac et que la meilleure chose à faire était de rebrousser chemin au plus vite.

— Il y a forcément une issue secrète, un passage dissimulé, dit Angelia à haute voix comme si elle avait lu dans son esprit (effroyable pensée !).

Elle s’immobilisa un instant devant un gigantesque dragon noir aux écailles luisantes, si réaliste qu’il donnait le sentiment de pouvoir carboniser d’un jet de flammes les imprudents qui oseraient l’approcher. Werner fut déçu toutefois : Angelia l’observa de près sans être réduite en cendres pour autant.

— Les dragons sont si fascinants, murmura-t-elle. Ils symbolisent avant tout le feu, mais unissent également en un seul corps les attributs des animaux terrestres, aériens et aquatiques, c’est-à-dire les pattes, les ailes et les nageoires. Le dragon est la créature parfaite, synthèse des quatre éléments…

Créature parfaite ? Werner était loin de partager cet avis, mais il garda sagement son opinion pour lui.

Angelia fit quelques pas le long du mur, puis s’arrêta de nouveau brusquement.

— Ici, dit-elle en pointant la fresque du doigt.

Werner fit un effort pour paraître intéressé et s’approcha de la partie du mur désignée par Angelia.

— Une roue, commenta-t-il d’un air désabusé, et en son centre une sorte de lézard à la robe d’un noir brillant marbré de jaune. Qu’est-ce que cela signifie ?

— La roue est le hiéroglyphe alchimique du temps nécessaire à la cuisson de la Matière philosophale, et par suite de la cuisson elle-même, répondit doctement Angelia. Le feu, qui est l’élément essentiel présidant à l’ensemble des opérations alchimiques, doit être soutenu, constant, et entretenu jour et nuit ; il assure la rotation régulière des éléments au cours de l’Œuvre et est appelé pour cette raison « feu de roue ».

Werner étouffa un bâillement. Par chance, Angelia, trop occupée à détailler la fresque, ne lui prêtait pas attention.

— Le feu vulgaire n’est cependant pas suffisant pour réussir le Grand Œuvre, poursuivait-elle. Un second agent est nécessaire, je veux parler du « feu secret », dit aussi « feu philosophique ». C’est ce feu, excité par la chaleur vulgaire, qui fait tourner la roue et provoque les divers phénomènes que l’alchimiste observe dans son vaisseau.

— Le feu secret ? répéta machinalement Werner.

— Un agent occulte, parfois baptisé feu aqueux ou eau ignée, qui constitue l’étincelle vitale communiquée par le Créateur à la matière inerte. Il descend du Ciel sur l’athanor et concrétise l’assistance de la grâce divine. Il ne faut pas oublier en effet qu’il est impossible d’obtenir la pierre philosophale sans l’aide de Dieu…

« Si c’est la vérité, songea Werner, elle ferait mieux d’abandonner tout de suite. » Il lui semblait très douteux que Dieu choisisse une créature aussi pervertie et sournoise qu’Angelia Killinton pour lui confier la pierre philosophale, à moins bien sûr d’avoir complètement perdu la tête.

— Ce lézard, comme vous le nommez stupidement dans votre ignorance, est en réalité une salamandre, ajouta la jeune femme sur un ton de mépris. Or la salamandre est le hiéroglyphe du feu secret des sages, et je suis persuadée qu’elle est là pour nous indiquer la voie à suivre…

Joignant le geste à la parole, elle pressa fortement des deux mains le motif de la salamandre. Quelques secondes s’écoulèrent, puis un pan du mur bascula dans un grondement, révélant un étroit couloir envahi par une mer de flammes. Werner recula vivement d’un pas, tandis qu’Angelia s’avançait pour mieux voir.

Tout au fond du couloir, à une quinzaine de mètres environ, se distinguait une estrade de pierre surmontée d’une grande croix d’un jaune étincelant.

— De l’or, murmura Angelia.

Werner, qui s’était détourné, fit soudain volte-face.

— De l’or ? répéta-t-il, les yeux brillants de convoitise.

— Le véritable alchimiste ne s’intéresse pas à l’or et à la richesse ! le rabroua sa patronne. Il considère l’argent non pas comme un but mais comme un moyen. La cupidité et la possession de la pierre philosophale sont incompatibles !

Elle observa de nouveau le corridor en proie au feu et déclara d’un air pensif :

— Le Triangle doit se trouver là-bas, sur l’estrade.

— Vraiment ? ironisa Werner. Et comment comptez-vous l’atteindre ? Vous serez carbonisée avant d’avoir fait deux pas.

Il se tut subitement, le corps couvert d’une sueur glacée. Et si Angelia lui donnait l’ordre d’aller chercher le Triangle ? Que ferait-il ? Cette folle était bien capable de l’envoyer à la mort sans état d’âme.

— Peut-être existe-t-il un mécanisme permettant de faire disparaître les flammes ? suggéra-t-il avec espoir.

Angelia ne répondit pas. Elle s’enfonça dans un silence méditatif que Werner n’osa troubler, faisant lentement le tour de la salle des yeux, puis, à l’issue de sa réflexion, elle déclara d’un ton résolu :

— Non, les flammes ne peuvent disparaître. Il faut marcher à travers elles pour atteindre la croix.

Interloqué, Werner crut avoir mal entendu. Angelia était démente mais quand même pas à ce point.

— Je vous demande pardon ?

— Vous m’avez parfaitement comprise, rétorqua la jeune femme avec irritation. Il faut marcher dans les flammes, cela fait partie de l’épreuve. Toutes les purifications se font dans le feu, par le feu et avec le feu, c’est l’un des fondements de l’alchimie.

— Mais vous allez être brûlée vive !

— Ce feu n’est pas réel, sa nature est uniquement spirituelle. Il ne me causera aucun mal.

— Ces flammes me paraissent pourtant bien réelles, à moi ! Je sens leur chaleur sur ma peau, j’entends leur crépitement…

— Ce n’est qu’une illusion, nous devons avoir confiance en Cylenius.

— Je préfère mille fois me fier à ma raison ! D’autant que c’est peut-être un piège : et si le Triangle ne se trouvait pas dans ce couloir ? Je vous signale également qu’il n’y a pas le moindre point d’eau dans les environs. Si vous vous trompez, vous n’aurez aucune échappatoire…

— Suffit, le coupa sèchement Angelia. Ma décision est prise. Ce n’est qu’une question de foi, rien d’autre.

— Eh bien, agissez comme vous l’entendez, suicidez-vous si vous en avez envie ! la provoqua Werner. Personnellement, je m’en lave les mains !

Sans lui prêter attention, Angelia se plaça sur le seuil du couloir, les yeux fixés sur la croix d’or. Les flammes léchaient sa robe mais elle ne recula pas. Elle respira profondément à plusieurs reprises, les muscles tendus, le visage grave et concentré, puis avança d’un pas ferme vers le mur de feu. Werner retint son souffle. Ses protestations avaient été de pure forme ; en réalité, il percevait avec acuité tout le bénéfice qu’il pourrait tirer de la mort d’Angelia. Si elle disparaissait, ses ennuis seraient résolus : sa servitude prendrait fin, il pourrait retourner dans son foyer et y couler des jours paisibles pour le restant de son existence.

Mais une fois de plus, ses attentes furent déçues. Telle une divinité, et conformément à ses prédictions, Angelia traversait les flammes sans dommage. Stupéfait, Werner ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle ahurissant. Comment un tel miracle pouvait-il se produire ? Cette femme était-elle donc le Diable incarné ?

Déjà, Angelia parvenait à l’estrade de pierre. Elle leva la tête vers l’immense croix dorée qui la surplombait, puis jeta un regard au feu qui continuait à brûler avec une intensité accrue derrière elle. Elle s’était attendue à souffrir, mais le contact des flammes ne lui avait produit que l’effet d’une douce caresse. Et si la température était élevée dans le corridor, elle restait néanmoins supportable. Cylenius était réellement un génie.

Elle monta sur l’estrade et son attention fut aussitôt attirée par une petite table que les flammes avaient dissimulée jusque-là. Sur cette table reposait une balance aux larges plateaux en équilibre. Le premier était occupé par des poids, et le second par une boîte rectangulaire en émeraude.

Angelia sourit. La « Science de la balance » était une composante essentielle de l’alchimie, dans la mesure où tout l’Art consistait dans les poids et proportions des matières. La jeune femme tendit la main et attrapa la boîte. Le plateau sur lequel reposaient les poids heurta aussitôt la table avec un bruit sec. L’équilibre était désormais rompu ; seule la découverte de la pierre philosophale permettrait de le rétablir.

Angelia souleva le couvercle et émit un rire satisfait. Le Triangle du Feu, en argent scintillant, reposait sur un parchemin jauni. Elle le caressa un instant, songeuse.

Bientôt, le Cercle du Phénix allait s’effondrer, mais cela n’avait plus d’importance. Angelia approchait du but.

 

*

 

D’un geste ample, Dolem retira les épingles qui maintenaient son lourd chignon. Ses longs cheveux blonds se dénouèrent et se répandirent en cascade sur ses épaules graciles. Lentement, avec application, elle entreprit de les brosser.

Ainsi, le moment était venu de remplir la mission qui lui avait été impartie.

Après des siècles d’attente, les quatre Triangles avaient émergé des profondeurs obscures dans lesquelles ils sommeillaient. Les acteurs de la pièce étaient réunis, le décor en place. La prophétie pouvait maintenant s’accomplir.

Curieusement, elle qui ne connaissait pas la peur ressentait aujourd’hui une légère appréhension. Était-ce la crainte d’échouer si près du but ?

La brosse joua avec plus d’ardeur dans sa chevelure cendrée.

Non, elle attendait cet instant depuis trop longtemps pour laisser passer sa chance. Elle était condamnée à réussir, car elle ne connaîtrait pas de repos tant que son souhait ne serait pas exaucé.

Dolem reposa la brosse sur la coiffeuse et se leva.

Dans le miroir, son reflet lui souriait.

Le Cercle Du Phénix: Les Aventures De Cassandra Jamiston
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